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Préface
Le
chant populaire : découverte et collectes.
En publiant en 1839, sous la forme d'un seul recueil,
une œuvre consacrée à la poésie populaire de Bretagne,
le Barzaz-Breiz , le jeune Théodore Hersart de
La Villemarqué, ne se doutait probablement pas
de l'intérêt qu'une telle édition allait susciter.
Après le choc de la révélation, vint le temps
des controverses passionnées. Au fil des ans,
ces querelles semblent s'être estompées, pour
ne laisser place qu'à l'essentiel de l'œuvre de
ce précurseur.
Dès la moitié du XVIIIe siècle, suivant l'exemple
de la Grande Bretagne, sous l'impulsion de personnalités
comme Macpherson, Walter Scott, ou de la Finlande,
avec Elias Lönnrot, va se développer un peu partout
en Europe un mouvement d'intérêt pour la poésie
et les récits populaires. Le philosophe allemand
Herder conscient d'un nouvel enjeu culturel, affirme
que la vraie poésie puise dans les fonds populaires
et nationaux et considère les chants populaires
comme " les archives des peuples ". Emportées
par l'élan venue du cosmopolitisme des Lumières,
les théories du rousseauiste Herder et des écrivains
du Sturm und Drang redonnent une nouvelle splendeur
au Volkslied , c'est à dire à la chanson populaire.
A son tour, Jean-Jacques Rousseau se met à faire
l'éloge de " ces vieilles romances " pour leur
caractère antique et doux.
Si les lettrés s'intéressent tant à ces chants
et récits, c'est qu'ils y voient la possibilité
de faire connaître des coutumes anciennes, ainsi
que des fonds historiques et légendaires. Le qualificatif
de " populaire " fut ainsi très tôt accolé à ces
chansons issues de milieux sociaux différents
des milieux lettrés. Par contre, chez les collecteurs
émergeait la conscience que cette séparation n'avait
pas lieu d'être entre ce que chantaient d'une
part les nobles et les bourgeois et d'autre part
toutes les autres catégories : femmes, enfants,
paysans, commerçants, mendiants, colporteurs...
Ce mouvement désigné en France sous le nom de
" celtomanie ", malgré ses excès et ses hypothèses
les plus fantaisistes, porte en germe la renaissance
bretonne du XIXe siècle : à côté des recherches
systématiques sur les langues celtiques, s'éveille
alors un intérêt plus concret pour la Bretagne
armoricaine.
En effet, l'impérialisme napoléonien a eu pour
conséquence de faire resurgir le mythe du vaste
empire celtique des origines . Au sein des initiateurs
de ce mouvement, des savants et des érudits se
réunissent pour la première fois sous la bannière
de l'Académie Celtique le 30 mars 1805. Cambry,
membre de cette Académie, fut chargé par l'administration
du département de dresser un catalogue des objets
du Finistère. A cette occasion, il s'intéresse
aussi aux chants et aux traditions des habitants.
La publication par l'abbé de La Rue d'un ouvrage
intitulé : " Recherches sur les ouvrages des bardes
de la Bretagne armoricaine ", va inciter alors
quelques aristocrates bretons à se lancer dans
la collecte de " chants authentiques ". Pour ces
collecteurs, ces chants étaient inspirés par des
événements passés et transmis oralement de génération
en génération. Parmi ces collecteurs, on notera
Aymar de Blois, Mme de Saint Prix, Jean-Marie
Le Houerou, ou encore Émile Souvestre. Ceux-ci,
dès les années 1830, vont vulgariser cette littérature
et la faire connaître à un plus large public,
au moment même ou les peintres découvrent la Bretagne.
La Villemarqué: la révélation d'un patrimoine.
C'est dans ce contexte de mutation, que Théodore-Claude-Henry-Hersart
de La Villemarqué, va voir le jour, le 7 juillet
1815. Fils de Pierre-Michel-François-Marie-Toussaint-Hersart
de La Villemarqué et de Marie-Ursule-Claude-Henriette
Feydeau, il passera son enfance entre la petite
ville de Quimperlé, lieu de sa naissance et le
manoir du Plessix-Nizon. Son parcours scolaire
va le conduire dès l'âge de 10 ans au collège
des Jésuites de Ste-Anne-d'Auray, puis au séminaire
de Guérande, pour passer son baccalauréat à Rennes
et s'inscrire ensuite à Paris à l'école des Chartes
en 1833.
Dès son arrivée à Paris, il fait la connaissance
d'un groupe de jeunes Bretons, dont MM. de Courcy,
Aurélien de Courson, Auguste Brizeux, le marquis
de Ploeuc et Émile Souvestre. C'est à cette époque
que va s'affirmer chez lui ce goût pour la littérature,
en particulier pour les poèmes gallois et les
poésies populaires d'Armorique.
L'année 1838 , marquée par un voyage en Angleterre
et au pays de Galles en compagnie d'un groupe
de Bretons de choix, va être particulièrement
décisive pour la suite de sa démarche. Le ministère
de l'Instruction Publique le charge d'une mission
" pour étudier la langue et la littérature galloises
dans ses rapports avec la langue et la littérature
bretonnes et pour consulter les manuscrits gallois
de la bibliothèque du collège de Jésus à Oxford
". L'eisteddfod d'Abergavenny accueille les Bretons
en véritables frères. Le caractère moderne de
cette assemblée, la mise en valeur de la poésie
et de la musique, la distinction d'ouvrages d'intérêt
général pour l'Europe de l'époque, le tout ancré
sur d'antiques rites ne laisse pas insensible
ce jeune esprit avide de tout ce qui peut valoriser
la langue et la civilisation bretonnes.
En 1839, six ans après son arrivée à Paris, va
paraître la première édition du Barzaz-Breiz,
en deux tomes, chez Delloye, place de la Bourse
à Paris. Dans l'ouvrage, publié par son fils en
1908 " La Villemarqué, sa vie & ses oeuvres ",
il est fait mention d'une édition antérieure en
un seul petit volume, sans nom d'auteur, des chants
populaires de la Bretagne, qui ne fut tirée qu'à
deux cents exemplaires également éditée chez Delloye.
L'auteur cachait son nom sous ce titre : Le Barde
de Nizon. Outre les correspondances, cette biographie
nous dresse une liste des pièces recueillies par
Mme de La Villemarqué mère, ainsi que le nom des
personnes auprès de qui elle collecta ces chants.
Le succès que va connaître l'édition de 1839 sera
immédiat. La presse nationale et les journaux
étrangers ne tariront pas d'éloges à son sujet.
Le Barzaz-Breiz sera alors traduit en plusieurs
langues. L'intérêt est tel que dès 1845, la seconde
édition sera augmentée de trente trois titres
. Avec l'édition définitive de 1867, la critique
et les doutes quant à l'authenticité des chants
collectés vont apparaître. L'auteur est accusé
par ses détracteurs, pour certains, d'avoir commis
un faux, pour d'autres, de ne pas maîtriser la
langue bretonne.
Les travaux réalisés par Donatien Laurent et surtout
les carnets retrouvés par celui-ci en 1964, vont
réhabiliter La Villemarqué. Ces carnets de collectes
contiennent le résultat de recherches effectuées
entre 1835 et 1892. Ils montrent clairement que
La Villemarqué possédait suffisamment la langue
pour être capable d'en noter n'importe quel texte
oral dans tout le pays bretonnant. Et de plus,
qu'il avait lui-même collecté la majorité des
pièces maîtresses des " Chants populaires de la
Bretagne ". Néanmoins dans le contexte de l'époque,
comme pour la plupart des auteurs de recueils
similaires, il juge cette matière trop brute pour
être ainsi proposée au lecteur, et il se livre
alors à un travail de recomposition, voire de
réécriture.
D'autre part, soucieux de l'unification linguistique
et du devenir de la langue bretonne, il va nourrir
les éditions suivantes du fruit des réflexions
et des travaux en cours (Le Gonidec, l'abbé Henry...).
A titre d'exemple, l'édition de 1839 donnait pour
Merlin-Barz : " Da fest ha da rédérez né, A zo
laket gad ar roué ". Or, on trouve dès la deuxième
édition : Marzin-Barz : " D'ar fest, d'ar rederez
neve, A zo laket gand ar roue ", parfois au détriment
des archaïsmes, de la phonétique et des formes
dialectales. Sa préface du dictionnaire de Le
Gonidec de 1847 et son introduction à l'édition
des " Kanaouennou Santel " de 1842 nous éclairent
sur les orientations qui prévalaient quant au
devenir de cette langue. Relatant une correspondance
qu'il a eue avec Le Gonidec peu de temps avant
son voyage de 1838 au pays de Galles, il cite
: " un jour, on sentira l'avantage de pouvoir
employer des mots purs bretons en écrivant pour
des Bretons, et insensiblement, on en viendra,
comme dans ce pays de Galles où vous allez, à
répudier du discours tout ce qui sent le jargon,
tout ce qui a été emprunté à un idiome étranger
; vous me direz que je vois cette révolution à
travers une longue-vue : j'en conviens, et ne
m'attends pas à en être témoin ; mais je ne doute
pas que vous n'assistiez au changement que je
prédis. " Le Gonidec mourut avant le retour de
La Villemarqué.
L'édition de 1867, et la querelle qui va s'ensuivre,
sur fond d'authenticité et de rigueur scientifique,
va servir la recherche sur la matière orale de
Bretagne et susciter de nouvelles vocations pour
plusieurs générations. François-Marie Luzel, Anatole
Le Braz, Bourgault-Ducoudray, François Cadic,
Loeiz Herrieu, pour la Basse-Bretagne, Adolphe
Orain, Paul Sébillot, pour la Haute-Bretagne et
plus près de nous, Claudine Mazéas, Donatien Laurent,
des associations comme Dastum ou la Bouèze, voire
d'autres plus anonymes.
Aujourd'hui, un siècle et demi après la première
publication du Barzaz-Breiz, quel avenir s'ouvre
aux chanteurs et aux collecteurs ?
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Sources bibliographiques :
-
La
Villemarqué, sa vie & ses oeuvres, Lafolye,
Vannes, 1908.
-
Francis
Gourvil, Théodore-Claude-Hersart de
La Villemarqué et le Barzaz-Breiz, Imprimerie
Oberthur, 1960.
-
Donatien
Laurent, Aux sources du Barzaz-Breiz,
Ar Men, 1989.
-
Jo
Rio, préface aux Carnets de route de
Yann-Fañch Kemener, Skol Vreizh, 1996.
-
Anne-Denez
Martin, Itinéraire Poétique En Bretagne,
L'Harmattan, 1995.
-
Anne-Denez
Martin, Entretiens, Yann-Fañch Kemener,
Avril 1999.
-
D.Laurent,
F. Postic, P. Prat, Les Passeurs De
Mémoire, Ass. du Manoir de Kernault,
1996.
-
Per
Denez, Le Barzhaz Breizh, Coop Breizh,
1997.
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Le temps d'une parole reconquise !
Les anciens chanteurs que j'ai eu le bonheur de
côtoyer, nés avant le siècle et élevés dans l'unique
langue bretonne, perpétuaient le chant tel que
pratiqué par leurs ancêtres depuis des temps immémoriaux.
Pour eux, les années 50 ont constitué un véritable
révélateur. En effet, après la guerre de 1914,
le succès des orchestres parisiens et des danses
en couples avaient éclipsé toutes les autres formes
d'expressions. Hormis de rares moments, les chanteurs
n'étaient plus sollicités. C'est alors que la
dernière guerre, avec ses difficultés et ses interdits,
va leur redonner un rôle fondamental : celui de
distraire et de ressouder plusieurs générations
autour d'un chant, d'un air, d'un conte ou d'une
danse. Le fest-noz des années 50, reflet de la
société d'avant-guerre, va alors réhabiliter toutes
les activités propres à divertir : chants à danser,
à écouter, à improviser, jeux divers. C'est à
cette période que le répertoire des anciens, stimulé
par divers concours, va servir de modèle et de
base de collectage.
Dans les années 70, un immense trésor enregistré
par nos prédécesseurs devient accessible aux jeunes
chanteurs. Ce précieux matériau, après l'enthousiasme
de la découverte, révélera tous les aspects de
l'art de chanter : airs, style, placement de la
voix, richesse et subtilités du breton, textes,
rimes et structures poétiques. Certains d'entre
nous vous avoir la chance de bénéficier d'un enseignement
auprès d'un " maître ", c'est à dire, non seulement
de tirer profit de son expérience, mais surtout
de partager le plaisir de chanter ensemble et
de faire danser les autres.
Aujourd'hui diverses possibilités sont offertes
aux jeunes chanteurs : enregistrements sonores
et visuels, stages de chants, concerts de toutes
sortes et rencontres avec d'autres genres musicaux.
Cette facilité d'ouverture ne laisse t'elle pas
toutefois dans l'ombre l'âme même du chant breton
? A ce propos, il me vient en mémoire la question
du grand chanteur de kan ha diskan Emmanuel Kerjean
" vous enregistrez des chansons, vous les écrivez,
vous filmez, vous pourrez toujours les consulter,
mais qui vous apprendra à chanter ? ".
Si la grande majorité du répertoire d'aujourd'hui
est encore assez proche de celui recueilli par
La Villemarqué, qu'en sera t'il du chant demain
? Actuellement, la création musicale bretonne,
inspirée en partie du chant traditionnel s'exporte
dans le monde. En ce sens, il y a tout lieu d'être
optimiste. Les thèmes musicaux pourront toujours
nourrir les compositions futures. Par contre,
le devenir du chant, si intimement lié à la langue
bretonne est réellement menacé. La diminution
progressive des locuteurs bretonnants et l'appauvrissement
de la langue en sont la cause. En effet, la création
et l'improvisation puisent leur essence dans une
langue riche, nuancée et subtile, alors que les
modèles actuels de référence tendent vers une
uniformisation et une rigidité peu compatibles
avec notre imaginaire.
Le modèle traditionnel, loin d'être en compétition
avec les expressions contemporaines, reste une
des composantes incontournables de notre originalité.
En ouvrant la poésie populaire sur le monde, La
Villemarqué la mettait à l'honneur. Comme pour
les collecteurs de l'époque, son principal souci
consistait à passer de la parole entendue à la
transcription. Inversement, aujourd'hui, au delà
des multiples écrits et autres supports disponibles,
serons-nous à même de reconquérir cette parole
pour mieux la transmettre aux autres ?
Yann-Fañch KEMENER.
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Cette nouvelle présentation du Barzaz-Breiz
trouvera sa place dans la multitude de publications
que connaît la Bretagne aujourd'hui. Respectueuse
de l'édition de 1867 elle replace comme
dans les premières parutions, les versions
bretonne et française en vis à vis l'une
de l'autre. La lecture et la compréhension
du texte d'origine n'en seront que plus
accessibles. Elle s'enrichit en outre :
-
des
tentatives de versification en langue
française figurant dans l'édition de
1839,
-
des
pièces arrangées pour chant et piano
présentes dans l'édition de 1845,
-
des
préambules et avant-propos de ces deux
éditions.
Ceci afin de mieux cerner la démarche de
La Villemarqué et son souci de vulgariser
tous les aspects de sa découverte.
Principales éditions des ouvrages de
Hersart de La Villemarqué :
-
Le
Barzaz-Breiz ( Delloye, 1839, Franck,
1845, Perrin, 1867)
-
Contes
populaires des anciens Bretons (Coquebert,
1842)
-
Avenir
de la langue bretonne (introduction
des Kanaouennou Santel, Prud'homme,
1842)
-
Essai
sur l'histoire de la langue bretonne
( préface du dictionnaire de Le Gonidec,
Prud'homme, 1847)
-
Poèmes
des Bardes Bretons du VIe siècle (Renouard,
1850)
-
La
Légende Celtique (Prud'homme, 1859)
-
Le
Grand Mystère de Jésus (Didier, 1865)
-
Poèmes
bretons du Moyen-Age (Didier, 1879)
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